Un graffiti original du XVIième siècle ou
l'histoire d'un amour espagnol
a v e c
un récit des méfaits des guerres de religion
au Monastère de La Bénissondieu
Une recherche réalisée par Daniel M. Lacour
II n'est pas besoin de creuser beaucoup ni longtemps pour retracer l'histoire
de l' Abbaye Royale de La Bénisson Dieu, tant les détails de
son odyssée à travers les siècles sont restés
profondément inscrits dans toutes les mémoires régionales.
D'ailleurs, son passionnant parcours a fait l'objet depuis
des temps déjà fort anciens de nombreux écrits, tous
plus savants et documentés les uns que les autres L'incroyable réside
dans le fait qu'il reste toujours quelque chose à découvrir
dans une épopée aussi fertile en événements comme
celle qu'a vécue cette belle Abbaye Cistercienne, pour peu qu'on prenne
le temps de regarder les quelques pierres rescapées des nombreuses
démolitions qui se succédèrent au cours des siècles
et jusqu'à récemment encore,et qui restent les témoins
discrets mais bien réels d'un passé qui,bien qu'à jamais
révolu,se retrouve néanmoins dans bien des page de l'Histoire
de France!
Toutefois,pour bien saisir la narration qui va suivre,on va devoir une fois
de plus subir le rappel tant de fois évoqué des diverses époques
qu'a traversées cette Abbaye depuis sa fondation, au Xllres.
jusqu'aux guerres de religion du XVlres. qui,en fin de compte,la ruinèrent
bien plus totalement que ne pûrent 1e faire les débordements
de la Révolution de 1789! Mais ce survol historique sera succinct!
Comme tout un chacun le sait maintenant de façon catégorique,
l'Abbaye de La Bénisson Dieu fût fondée par Albéric,son
premier Abbé, fidèle disciple et ami du grand Saint Bernard,le
29 Septembre de l'Année 1138,1a seconde du règne de Louis VII
dit"Le Jeune". Ce monastère voulût être dès
le début un regroupement d'hommes bien décidés, sous
la Crosse du Saint Abbé de Clairvaux, à restituer la Règle
de Stricte Observance, plutôt négligée du fait de l'enrichissement
des Monastères en raison des dons généreusement accordés
par les Seigneurs qui partaient en Terre Sainte. Cluny bien sûr était
l'exemple à ne pas suivre! Et tous les Moines qui s'étaient
succédés jusqu'alors à La Bénisson Dieu et durant
plus de trois cent vingt cinq ans s'étaient appliqués à
scrupuleusement respecter la vieille Règle des origines monacales dans
la plus stricte obéissance,en toute humilité et grande modestie.
Puis vînt le XV ième siècle qui inova le désastreux
système de la commende grâce auquel un Seigneur, même Iaïc,se
voyait octroyé par faveur royale,le droit de jouir des bénéfices
d'une Abbaye sans pour autant être tenu d'y résider ni même
d'y jamais venir!Dans le cas de La Bénisson Dieu,ce fût Pierre
de La Fin qui y avait fait son noviciat avant d'en devenir l'Abbé Régulier.
Mais sa nomination comme Abbé de Pontigny en 1496 l'obligea à
partir pour son nouveau Monastère tout en restant Abbé Commendataire
de La Bénisson Dieu.Avant cela, poussé par les circonstances
du moment et parl'évolution inévitable des moeurs de vie,et
aussi aidé par sa fortune personnelle,il décida de mettre au
goût du jour et de la mode les moyenâgeux batîments romans
du Monastère. La discipline se ressentît de cette modernisation.
bien évidemment les Moines du Couvent se laissèrent aller à
adoucir quelque peu leur austère vie monacale et l'observance de la
Règle claustrale originelle en souffrït! Le nouvel Abbé
entreprît donc les reconstructions et aménagements que l'on connaît
par le dessin qui se trouvait dans une sacritie et qui date de 1646. II renforça
entre autres choses les solides fortifications déjà existantes.
II fît aussi ériger le fameux beffroi encore bien arrogant aujourd'hui.
Les travaux durèrent de sa nomination, vers 1460, jusqu'à son
départ pour Pontigny où il mourût en 1504.
Puis lui succèda une série d'Abbés, commendataires tout
comme lui, mais qui, contrairement à son exemple, ne résidèrent
jamais à l'Abbaye, se contentant de prélever pour leurs besoins
propres le plus clair des revenus du Monastère et ne laissant à
celui-ci que la portion la plus congrue,ce qui eût
pour conséquence directe de le vider peu à peu de ses moines
qui non seulement ne parvenaient pas à entretenir les batîments
mais n'arrivaient même plus à subvenir à leurs propres
besoins!C'était donc risquer le pire que de laisser ainsi,pour ainsi
dire inhabitée,une propriété de cette importance riche
des trésors accumulés au cours des siècles précédents,aussi
bien en mobilier qu'en précieux objets du Culte, voire même en
armement comme il sera découvert plus foin!
Or c'est à ce moment justement qu'éclatèrent les guerres
de religion,qui débutèrent,on s'en souvient,en 1562,et qui connurent
leur paroxysme à compter de l'horrible massacre de la St.Barthèlemy,
dans la nuit du 23 au 24 Août 1572. La paix civile ne reviendra en France
qu'à partir de 1598 avec l'Edit de Nantes. En attendant,les rapports
entre Catholiques et Protestants empirant,il fût décidé
de la fondation de la Ligue en 1576. La région alentour fût aussitôt
mise sous son illusoire protection car nombreux étaient les Protestants
dans le Comté de Forez qui tenaient bon nombre de places fortes et
solidement retranchées. Mais le remède qu'offrait la Ligue s'avéra
bientôt pire que le mal! Ce qui fût aussi le cas ici! En effet,
sous couvert d'empêcher les Protestants de s'emparer du Monastère,le
soidisant ligueur Fretey d'Apchon,issu d'une vieille famille noble d'Auvergne,s'en
saisît par vile traîtrise au début de l'année 1594
et l'occupa pendant de longs mois, c'est-à-dire durant tout le temps
qu'il lui fallut pour le piller et le vider de ses biens qu'il s'appropria
sans vergogne! II faut dire que cette époque fît le bonheur des
profiteurs qui étaient nombreux! Il y en avait bien sûr dans
les deux camps!
Son méfait est bien sûr connu. Toutefois il est peut-être
bon de profiter ici de l'occasion pour rappeler le procès-verbal dressé
environ un an après les faits par l'Abbé Pierre Pomyers, Curé
de Saint Germain Laval,lors de sa visite archipresbytérale, car son
récit n'a pas souvent été conté! II est fort édifiant
et plein de détails pittoresques!De plus il va s'avérer important
vers la fin de l'histoire pour saisir une subtilité écclésiastique
historique! II a été traduit en français moderne :
"Ce mardi 27 Août de l'an 1596 avant midi,au lieu de La Bénissondieu
devant le porche d'entrée de l'Abbaye, assisté des susnommés
et en vertu de l'arrêt de la Cour et selon le mandement que nous a donné
Monseigneur l'Archevêque de Lyon,nous nous sommes présentés
pour visiter l'Abbaye et son Eglise où nous avons rencontré
les vénérables Frères Dom Gilbert Oliard, Prieur de l'Abbaye,
Etienne Bouchant, sacristain, André Roure et Jean Beauchant,religieux,qui
nous ont présenté leur Abbaye comme dépendante de l'Abbaye
et Ordre de Citeaux et soumise à la Règle de St.Bernard,en nous
précisant qu'ils avaient présentement la visite de Monsieur
l'Abbé de Citeaux et de son vicaire qui effectuaient leur tournée
d'inspection et que pour cette raison il leur était impossible de nous
laisser entrer.
Toutefois,en raison de l'arrêt de justice, ils ne désiraient
pas entraver ma mission d'information quant à l'usurpation des lieux
et les dommages causés à cette Abbaye par le Sieur de Fretey,ses
affiliés et complices,afin qu'un rapport soit établi pour être
remis à la Cour.Je pris donc acte du refus de visite et des autres
remarques en présence de Messieurs Joseph Bertrand, Procureur d'office,
Antoine Dureiz,greffier,tous deux exerçant au dit lieu et qui se sont
soussignés avec nous. Aussitôt nous avons pénétré
dans l'Abbaye pour constater sa ruine et en certifier la Cour.D'abord l'Eglise
que nous avons effectivement trouvée ruinée ainsi que l'Oratoire
dont toutes les portes de même que celles du Choeur,les sièges
du Choeur,les portes de la Sacristie et du Vestiaire,ont toutes été
emportées. Les deux clochers habituellement recouverts de plomb ont
été détruits en grande partie et découverts pour
s'emparer du plomb et le dérober. De là nous nous sommes rendus
dans le logis abbatial qui est aussi en ruine du fait que la plus grande partie
des planchers a été arrachée. Les portes et fenêtres
ont été enlevées ainsi que les barreaux et grillages
métalliques qui les protègeaient. Plus aucun meuble ni équipement,soit
châlits, tables, pots de fer et landiers qui ont été arrachés
et dérobés. De la maison abbatiale nous sommes ensuite passés
dans le réfectoire des religieux,puis dans leur dortoir et dans les
autres pièces mises à leur disposition pour leur usage quotidien.
Le réfectoire était totalement dévasté, sans plus
une seule table ni landier de fer, plus de buffets ni de bancs ni aucun autre
accessoire nécessaire à l'usage des religieux; le dortoir saccagé
sans plus ni portes ni planchers non plus que les barreaux et grillage des
fenêtres du dortoir. De même dans toutes les autres pièces
qui ont été trouvées également saccagées
et détruites. En vérité cette Abbaye a été
réduite en une véritable ruine!
Ensuite nous avons interrogé les religieux dénommés plus
haut, individuellement et séparément. Nous fîmes de même
pour Messieurs Bertrand et Durey ainsi que Messieurs Philibert Millet,charpentier,
Claude de Vaulx,forgeron et jean Rivière, notaire, tous habitant au
lieu de La Bénissondieu,lesquels interrogés individuellement
et séparément nous ont raconté que le pillage et sac
des lieux étaient survenus depuis l'année passée 1594,vers
la fin du mois de Février et au début du Carême,lorsque
le Sieur de Fretey d'Apchon,accompagné d'un certain Sieur Buisson de
la Motte et de quelques soldats vînrent à la dite Abbaye sous
prétexte de prendre des nouvelles du Prieur du Couvent, Dom Gilbert
Limosin,qui était malade.lls investîrent alors l'Abbaye au cri
de "Vive la Ligue!". Tout de suite après survînt un
dénommé André de Mallet accompagné de son fils
Jacques. Quelques temps plus tard arriva également un autre individu
surnommé le Capitaine Rochefort. Tous ces gens avec les soldats de
leur suite auraient tenu garnison à l'intérieur de l'Abbaye,
défendant le parti contraire à celui de Sa Majesté durant
15 à 18 mois. Durant ce temps ils s'employèrent à ruiner
l'Abbaye avec leurs complices en emportant ou faisant emporter tous les meubles
et objets et la plus grande partie,selon la rumeur publique,füt emmenée
et conduite au château de Montrenard! Même les landiers de fer
ainsi qu'une grosse marmite de cuivre! Par la même occasion,le dénommé
Rivière nous déclara que le Sieur de Fretey avait pris un certain
soir,dont il ne se souvenait pas de la date exacte,ses boeufs et charrettes
qu'il fût contraint de suivre afin de ne pas les perdre, pour conduire
des "fauconneaux" destinés à la garde de l'Abbaye,au
lieu de la Maison de Vaux.
Ils nous ont tous déclaré en outre que lorsque le Sieur de Fretey
pénétra en l'Abbaye avec ses complices, celle-ci était
en parfait état de bon entretien avec tous les meubles et objets nécessaires,
aussi bien en ce qui concerne le logis abbatial pour le service de l'Abbé
que le dortoir pour l'usage des religieux. Et lorsque les dénommés
Mallet père et fils qui fûrent les derniers à déguerpir
eürent remis l'Abbaye entre les mains du Sieur de Murles,celle-ci fût
trouvée ruinée et entièrement dévastée
sans plus aucun meuble.
Ceci termine les déclarations des témoins qui ont en outre affirmé
ne rien savoir de plus à ce
sujet et se sont soussignés avec nous,exception faite du dit de Vaux."
II est bon de profiter de l'occasion ainsi offerte pour préciser que
le château de Vaux dont il a été question, se trouvait
près de Saint Romain La Motte et appartenait en 1590 à Henri
d'Apchon qui l'avait transformé à cette époque en une
véritable forteresse pour y loger les bandes à sa dévotion
et qu'il employait à combattre tantôt pour le Roi et tantôt
pour la Ligue! Et que les" fauconneaux" dérobés étaient
de petits canons destinées à tirer sur d'éventuels assaillants
depuis les courtines. C'est donc la preuve que le Monastère n'était
pas sans moyen de défense. Ne manquaient que les artificiers pour servir
les pièces! De toute évidence les quelques Moines qui restaient
au logis n'étaient pas des experts en arts martiaux!
Quant à Henri d'Apchon,il fût un des tout premiers seigneurs
à se rallier à Henri IV,preuve qu' il n'avait pas la conscience
très tranquille.D'évidence le pillage du Monastère de
La Bénisson Dieu à son seul profit n'était pas l'unique
ni le moindre des méfaits qu'il avait à se reprocher!
Pour ce qui est"du château de Montrenard qui subsiste encore près
de Pouilly-sous-Charlieu, c'était un fief franc-alleu, c'est-à-dire
que son propriétaire n'avait aucun devoir de vassalité. Le dernier
châtelain qui en porta le nom fût Louis de Montrenard,fils de
Guillaume et de Marguerite de Charlieu. II le vendît en 1549 à
la famille d'Apchon. En 1594,1e propriètaire en était ce fameux
Fretey d'Apchon qui entreprît de profiter de la guerre civile qui bouleversait
la France et la région pour le meubler à moindres frais! En
l'occurence,la Sainte Ligue lui fournissait une bonne occasion!
Mais revenons à ce procès-verbal qui fait clairement ressortir
qu'avant ce brigandage l'Abbaye était florissante,sinon d'un point
de vue purement religieux car vidée de la plupart de ses moines qui
s'étaient enfuis,du moins dans un bon état de conservation et
en possession de l'héritage accumulé au cours des siècles
précédents. Par contre après le passage des pilleurs,elle
se trouva entièrement dépossédée et dévastée.
A tel point que les quelques Moines revenus timidement en fin d'année
1595 ne pûrent pas même y séjourner faute de pouvoir se
garantir contre les intempéries! Comme indiqué plus haut,quelques
mois plus tard, elle n'était plus habitée que par quatre ou
cinq religieux effrayés!
Mais l'énigme qui se pose est que ce pillage en règle se soit
déroulé du Carême de 1594 à l' Automne de 1595?Or
le graffiti dont il est question et qui est encore très clairement
lisible aujourd' hui,au dos du premier pilier après la Chapelle de
Nérestang,donc dans le collatéral de droite,montre des dates
de 20 années antérieures à ce méfait! En effet,cette
inscription se présente comme suit:
157 III
ADLGAYIORE RVIP
157 IIIII 1574
On notera qu'une main maladroite et surtout indélicate a essayé,
il y a peu, de transformer en"8"
le"7"de la première ligne. Les malotrus n'étaient
pas une spécialité du XVlième siècle! Ceci dit,nous
avons trois dates qui ne cadrent pas du tout avec l'occupation rapportée
par le Curé Pomyers!
En effet: 1573 - 1574 et 1575 pour le graffiti et 1594 - 1595 pour le pillage!
II y a effectivement 20 années qui séparent inscription et intrusion!
Mais avant de chercher une explication à cette énigme, essayons
d'abord de décrypter l'inscription découverte sur ce pilier.ll
est possible d'affirmer que ce message est authentique car la configuration
des lettres,et plus encore celle des chiffres est en tout point conforme à
l'écriture du XVIième siècle. On peut sans difficulté
admettre qu'on se trouve bien en face du genre de graffiti que la tradition
militaire a coutume de graver sur bien des murs de villes de garnison! On
peut déchiffrer assez facilement ce qui suit : 1573
ADLEAMORE RUIS 1575 1574
Le graveur était donc un hidalgo car,mise à part la langue utilisée,
la signature ne laisse aucun doute à ce sujet: "Ruis" est
un patronyme typiquement ibérique. Quant au prénom de la dulcinée,de
toute évidence c'est "Adèle" qui se dit "Adela"
en espagnol! Notre romantique amoureux, certainement plus habile au maniement
de l'épée qu'à celui du stylet,du moins c'est ce qu'on
lui souhaite,bien que ce voeu tardif n'ait plus vraiment d'importance aujourd'hui
que son destin est depuis longtemps scellé, il a placé le "E"
d'Adela après le "L" et utilisé le même "A"
pour terminer le prénom de sa belle et commencer le mot exprimant son
sentiment enflammé! L'épitaphe devient donc :
ADELA=ADELE (mon) AMORE=AMOUR (ton) RUIP=RUIS
Voilà qui semble très clair! Limpide même!Mais cela ne
résoud en aucun cas le probléme précé'dent de
la non-concordance des dates qui reste donc toujours obscur encore pour un
moment!
Et d'abord,que venait faire un espagnol dans l'Eglise Abbatiale en 1573?Qui
dit espagnol dit catholique! II ne peut donc s'agir d'une occupation abusive
du Monastère par les" religionnaires" miais d' une garnison
"papiste" préventive. Voilà un point acquis! On se
souviendra que Philippe Il,le Roi très catholique d'Espagne,fils et
successeur de Charles Quint,avait envoyé en 1559 des troupes en France
afin de soutenir les Catholiques dans leur lutte contre les "Huguenots".
Certains de ces mercenaires dûrent prolonger leur séjour en louant
leurs services à qui pouvait en avoir besoin. La demande devait être
assez forte en ces temps troublés!L'Abbé commendataire d'une
Abbaye Cistercienne correspondait certainement au genre de clientèle
recherchée par un mercenaire espagnol qui souhaitait bien naturellement
respecter ses propres convictions religieuses.
En outre il convient de ne pas oublier que le massacre de la St.Barthélemy
ne datait que de peu de mois.ll était donc normal- dë supposer
que les Protestants ne laisseraient pas longtemps impunie cette tuerie.,-La-précaution
élémentaire pour un Abbé bénéficiaire d'une
riche Abbaye située dans une contrée peu sûre était
certainement de la faire garder par une mince garnison qui aurait ses quartiers
à l'intérieur des murs. A cette époque l'Abbé
commendataire de La Bénisson Dieu depuis 1560 était Antoine
de Senneterre,aussi Evêque de Clermont depuis1569. II connaissait bien
la grande insécurité que faisaient courrir à la contrée
les bandes entretenues sur pied de guerre par les religionnaires locaux qui
mettaient en coupe réglée les Bourgs et Villages. Les ripostes
menées par les Catholiques n'arrangeaient pas les choses car les deux
partis se livraient à ces exactions sans souci de l'appartenance religieuse
de leurs victimes. Tous en effet étaient à court d'argent et
de vivres pour leurs troupes et ils faisaient butin de toute prise et feu
de tout bois!
Rappelons quelques méfaits qui advînrent alors dans la région
vers cette même époque :
*en 1567,le Sire de Poncenat, Seigneur de Changy appela à lui tous
les religionnaires de la région et établît son quartier
général à La Pacaudière d'où il organisait
des courses dans les campagnes environnantes,brûlant les Eglises,abattant
les Croix et volant tout ce qui pouvait faire argent afin de pouvoir payer
ses mercenaires. II disposait de 3,000 hommes de pied et de quelques cavaliers.
*en juin 1570,1es Capitaines Briquemont et Clermont d'Amboise,tous deux religionnaires,tentêrent
de surprendre Charlieu et l'Amiral de Coligny dans leurs sabots traversa Saint
Symphorien pour arriver en face de Roanne,sur la rive droite de la Loire avec
des intentions tout aussi malveillantes!
*en Février 1576,un corps de reîtres calvinistes allemands pilla
et rasa le Prieuré de Marcigny en route vers Saint Germain Lespinasse
et Saint Haôn le Châtel qu'ils voulaient assièger. Des
suisses de la même troupe investîrent la même année
le village du Crozet,non sans dommage pour les habitants, leurs demeures et
leurs biens!
Toutes ces "camisades" avaient de quoi justifier la mise en place
d'une garnison à l'intérieur des murs bien fortifiés
du Monastère grâce à la précaution prise cent ans
plus tôt par le Seigneur Abbé Pierre de La Fin,pour, sinon défendre,
du moins décourager toute tentative d'assaut et de siège!
Après tout,une parente de l'Abbé du Iieu,Madeleine de Senneterre,veuve
de Gui de Remiremont ne tua-t'elle pas vers cette époque et de sa main
un certain Montai, lieutenant au service des Guise, qui tentait de prendre
de force son château? Pourquoi, à l'instar de sa brave cousine,l'Abbé
de La Bénisson Dieu n'aurait-il pas décidé de prémunir
son bénéfice contre une telle mésaventure?
Mais dès la signature de l'accord de Champigny,en Novembre 1575,qui
garantissait une trêve des hostilités de sept mois,ce même
Abbé a pu estimer que la paix religieuse était proche et il
a licencié la garnison qui représentait tout de même des
frais importants. A cette époque il en coûtait 15 Livres-Or par
mois et par soldat! La présence de ('énigmatique Don Ruis se
trouve ainsi expliquée: il était dans la place en service commandé!Et
l'inaction à laquelle il était contraint,ne pouvant sortir de
l'enceinte fortifiée par crainte de mauvaises rencontres ou de quelque
embûche ou traquenard, l'aura conduit à rêver plus que
de raison à sa dulcinée dont il se morfondait! La cause est
donc entendue!
Mais alors,comment est-il possible que 20 ans plus tard le successeur de l'Abbé
Antoine de Senneterre ait laissé son Abbaye se faire surprendre aussi
naïvement avec les conséquences que nous
connaissons maintenant et qui la laissèrent au dire du Curé
Pomyers "ruynée et gastée"? Essayons d` abord de comprendre
ce qui a pu inciter le Sieur Fretey d'Apchon,comme beaucoup de ses contemporains
d'ailleurs,à se conduire comme il l'a fait envers l'Abbaye et de traiter
la région comme s'il se trouvait en territoire conquis?
Le 22 Mars 1594 le Roi Henri IV entre à Paris. C'est un complot organisé
par le Gouverneur de la capitale,le Comte de Brissac,qui lui en a ouvert les
portes!Les Ligueurs se sont certainement sentis trahis de même que tous
les Catholiques! On peut expliquer le coup de main mené contre l'Abbaye
comme un acte de vengeance. Et surtout comme un moyen de se payer des frais
engagés durant cette inutile campagne! La victoire d'Henri IV à
Fontaines-Royales le 5 Juin 1595 et surtout son absolution par le Pape Clément
VIII en Août de la même année,montrent à tous qu'il
est temps de mettre bas les armes et d'aller se reposer sur ses terres et
profiter des biens acquis durant cette triste période. La reconnaissance
d'Henri IV- comme Roi de France par tout les Français après
son abjuration prouve que l'époque des ëôûrses hasardeuses
était bien passsèe! Même si on regrettait les profits
du pillage!
Et pourquoi à cette époque l'Abbaye était-elle si peu
protégée alors que 20 ans plus tôt elle contenait garnison?C'était
simplement une question de moyens. L'Abbé Antoine de Senneterre était
mort en 1584 dans la résidence d'été des Evêques
de Clermont,à Beauregard. Le nouvel Abbé,Pierre d'Epinac,était
aussi,et surtout, Archevêque de Lyon et fort occupé de politique.
Du fait des importantes ponctions ordonnées par les Bulles qu'avaient
fulminées depuis 1565, successivement les Papes Pie V et Grégoire
Xlll,pour que l'Eglise vienne financièrement à l'aide du Roi
de France,d'abord Henri II, puis Charles IX et enfin Henri III, dans la lutte
contre la religion réformée, les revenus de l'Abbaye de La Bénisson
Dieu avaient fondu comme neige au soleil.ll y eût des ventes de biens
ecclésiastiques dans ce dessein de Novembre 1568 à Décembre
1570. L'état des finances de l'Abbaye en 1593 ne permettait plus de
telles dépenses, d'autant que le nouvel Abbé, Pierre d'Epinac,pour
fournir de telles subsides avait déjà mis en gage et même
vendu plusieurs grands domaines appartenant à l'Abbaye. On peut penser
que le dicton d'époque"pas d'argent,pas de suisses"qui s'appliquait
aux soldats mercenaires originaires de ce Pays,était aussi valable
pour les soldats espagnols! Quoi qu'il en soit les revenus de l'Abbaye ne
permettaient plus de pourvoir à sa défense et les Seigneurs
voisins qui le savaient bien en profitèrent pour la dévaster
de fond en comble,ne laissant derrière eux que ruines et désolation.
Mais on peut être certain que la visite,un an après les faits,du
bon curé Pierre Pomyers n'était pas aussi innocente qu'il y
paraît! En effet,il dit qu'il est venu "en vertu .... du mandement
envoyé par Monseigneur l'Archevêque de Lyon". Or qui était
l'Archevêque de Lyon? Là est toute la question! Eh bien justement
ce Pierre d'Epinac, également Abbé de La Bénisson Dieu,qui
avait besoin d'un constat en bonne et due forme et d'un état des lieux
précis pour se faire indemniser des dégâts subis par son
Abbaye! On peut être certain qu'il parvînt à ses fins quand
on sait qu'il en coûta 20 millions de Livres à Henri IV pour
"récupérer" la France d'alors. Et comme il se doit,ce
fûrent les bons contribuables qui payêrent la note!
Comment s'étonner que le coupable, le triste Sire Fretey d'Apchon,
ne fût jamais inquiète pour son méfait? Tout simplement
parce que tout le monde y avait trouvé son compte!Lui gardait les fruits
de ses rapines qui l'avaient enrichi, l'Archevêque d'Epinac empochait
des dommages de guerre qui le remboursaient des domaines qu'il avait été
obligé de vendre ou de gager et Henri IV avait conquis la France ...Les
contribuables? Oui,bien sûr...Mais qui s'occupa jamais de leur demander
leur avis? II en était déjà ainsi en ce temps! II en
a d'ailleurs toujours été ainsi...!
Mais nous voilà bien loin de Don Ruis et de sa tendre Adèle!
II est bien certain que les considérations ci-dessus ne fîrent
jamais partie de leurs soucis! II reste toutefois très étrange
qu'une telle énigmatique inscription n'ait jamais eu l'heur,durant
quatre siècles,de faire l'objet du plus mince rapport,de la moindre
note ni remarque? Pourtant les historiographes ne manquèrent pas! C'est
peut-être l'inconvenance d'une déclaration d'amour en un tel
lieu qui les aura retenus....? '
On aurait pourtant aimé savoir si le brave Ruis avait enfin pu un jour
retrouver la belle Adèle? Si ce noble défenseur de la foi catholique
a finalement réalisé cet espoir, gageons que sa dulcinée
se sera jetée dans ses bras en ne protestant pas!
Religion oblige!
Daniel M. Lacour